C'est un passage obligé, rampe de lancement pour cosmonautes en pantalons à pinces et en bas résilles. On s'arrête au feu rouge, histoire de se mettre au même niveau les uns des autres en prenant bien soin de ne surtout pas se croiser. Il ne faudrait pas que l'on se confonde, non mais ! Les pare chocs s'embrassent aux sons des moteurs qui vrombissent, la pluie qui tombe accentue ce tableau de guerre civile déconnecté et sans queue ni tête. De drôles de zigotos organisent à bras levés, un concert de quolibets quand une voiture de la force publique arpente devant eux ce bitume qui leur est si cher. Un homme barbu, dont la somnolence n'est plus de mise tant son sang pourrait s'enflammer au premier sifflet d'un coup de briquet, s'invite aux conversations aux terrasses des cafés. Ca devait être un intellectuel au temps jadis, ses sophismes orgueilleux en désabuseraient certains, ces gros pleins de soupe aux portes monnaie aussi lourds que des cailloux de Cayenne, les seigneurs sans royaumes.

Cette ville me fait peur car elle grandit trop vite et je sais déjà que je ne pourrais pas la rattraper. Rien qu'un instant et se reposer, rien qu'une respiration pour stopper l'hémoragie interne qui gronde en moi. Les néons des bannières made in USA me rappellent que nous sommes des êtres de biens et de riens, ces tous petits tracas qui nous fracassent le crâne : est ce que les bottes Gucci seront encore à la mode samedi prochain ? Est ce que mon Ipad pourra bientôt remplacer ma fiancée ? Le progrès entraîne le progrès... 

La concierge de mon immeuble avec ses chaussons feutrés à carreaux en pics, répète inlassablement ses gammes à raison de trente battements de balais à la minute et ce depuis des lustres et des lustres. Un travail de fourmi dans une monde de géants et pourtant elle continuera sans cesse à faire luire ces cinq mètres carrés que les locataires ou proprios investissent chaque jour. Le cigales et la concierge, voilà une bien jolie fable moderne. Je me délecte de contempler ce complot à échelle humaine et sacrément intempestif. Mes yeux dégustent et mes narines se remplissent ce cet ère qui m'attire et me rend si nerveux. Les témoins de l'ancien monde en seraient baba je crois.

Le ciel semble insensible à tout ce rafut mais il est toujours là aux premières loges, fan de la première heure. Le feu passe au vert, le labyrinthe se fait plus courtois envers ses redoutables adversaires. Me voici à contre sens et rien ni personne ne le verra. Le progrès entraine le progès et la fourmi est si belle aujourd'hui...